Changement de visage à Tripoli
La Tribune de Genève, 17 juillet 2007Il est 19h30, sur l’avenue Omar Mokhtar, au centre de Tripoli. Malgré la tombée de la nuit, de petits groupes de jeunes Libyennes flânent le long des grandes arcades illuminées, d’autres commentent en pouffant de rire les vitrines des magasins, ouverts jusqu’à 1h du matin. L’ambiance est détendue et si ces dames portent le voile dans leur majorité, elles veillent à l’assortir à la tunique ou à la minijupe qui coiffe un jean à la mode. Les jeunes gens aussi soignent désormais leur apparence malgré les sarcasmes des aînés : "Regardez ces cheveux plein de gel", s'exclame un vieux commerçant, "on dirait des femmes !". Plus loin, derrière le comptoir d’une pharmacie, deux employées en blouses blanche bavardent en regardant sur un écran de télévision les clips d’une chaîne câblée. Depuis la généralisation des antennes satellitaires, on zappe jusqu’au fin fond du désert.
L’ouverture économique initiée en 2003, essentiellement la libéralisation du commerce et du secteur privé, a transformé le visage des grandes villes. Partout, les propriétaires cassent les murs de leur maison pour faire comme le voisin. Partout des étages se rajoutent, profitant des crédits accordés depuis plus d'un an à taux bonifiés. Le BTP est en plein boom. Coupé du monde durant plus de 10 ans, ce pays de 1,76 million de km2 renouvelle ses infrastructures au moment même où ses recettes pétrolières record lui en donnent les moyens. Entre les appels d’offres pétroliers, l’extension des réseaux de GSM, la construction de 4 nouveaux aéroports, de centrales électrique et d’usines de dessalement, etc., les entreprises étrangères se bousculent au portillon. Un cabinet de conseil américain, Monitor, installé dans l’une des cinq tours du quartier d’affaires Dhat el Imad, participe même à la formulation de réformes dans la Libye révolutionnaire. Déroutant…
L’époque des files d’attente dans les magasins étatiques est donc révolue et les produits du monde entier sont disponibles : vêtements de marque, nouvelles technologies, électroménager dernier cri, automobiles. L’apparition de restaurants et cafétérias branchées dans les quartiers chics de Gargaresh ou Ben Achour, les terrasses en bord de mer, offre en outre de nouveaux lieux de socialisation.
Mais parallèlement à l’optimisme ambiant, les critiques se font aussi plus audacieuses. Avec la généralisation du téléphone portable, des voyages, des cybercafés ouverts 24h sur 24 et le retour des langues étrangères dans les écoles, les Libyens situent plus justement leur pays dans le monde. « Où va l’argent du pétrole ? Pourquoi n’avons-nous pas atteint le développement de Dubail ? », entend-on désormais. Les produits d'importations ont eu en outre pour effet de diminuer le pouvoir d'achat. Ouvrir sa propre affaire est devenu une nécessité car le système redistributif traditionnel fatigue : les produits alimentaires subventionnés le sont de moins en moins, la médecine gratuite n'est pas à niveau et les Libyens qui en ont les moyens vont se soigner en Europe ou dans les cliniques tunisiennes.
Enfin, malgré l’ouverture économique et le règlement des contentieux internationaux, le régime politique demeure le même, gardant pour référence le Livre vert. La surveillance policière s’est décontractée mais : « Nous gardons un torticolis permanent », note avec humour un homme d’affaire : « à force de regarder autour de soi avant de critiquer ». Un autre enchaîne de façon plus poétique : « Le tableau a changé mais c’est le même peintre qui tient le pinceau ; il a mis un peu plus de couleurs, c'est tout ».
Nathalie Gillet
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Juillet 2006
- Quand la Libye se reconnecte au monde (3591 mots),
Le Monde Diplomatique, juillet 2006, (pseudonyme : Helène de Guerlache)
Après dix années d’isolement international, la Libye se reconnecte au monde, un mouvement qui dépasse les simples rapprochements diplomatiques. Déjà, depuis trois ans, la population adolescente contribue à faire chuter l’audience de l’austère chaîne de télévision publique Libya, en suivant, parmi d’autres émissions, les rebondissements de la « Star academy ». La version arabe, évidemment, celle que diffuse la chaîne satellitaire libanaise LBC. C’est en 2004 que Je suis malade, ce classique de la chanson française, avait ainsi été immortalisé jusque dans le désert libyen. Ici aussi, désormais, on zappe. (...)
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Deutsche Fassung : Was nicht im grünen Buch steht
(...)In Arabic
عندما تعيد ليبيا تواصلها مع العالم
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29 janvier 2007
La Libye en chantier
Jeune Afrique, 29 janvier 2007Il est 10h du matin, les rues de Tripoli sont engorgées comme à toute heure du jour et de la nuit. Quelques magasins ont encore le rideau baissé mais l'activité est déjà débordante et les automobiles avancent au pas. La qualité du parc est impressionnante. Depuis la suspension puis la levée de l'embargo international en 2003 les Tripolitains se paient de belles voitures, coréennes, françaises, allemande et depuis peu américaines, acquises à prix préférentiel (encore subventionnées pour certaines). Fini les vieux taxi collectifs déglingués qui peuplaient le paysage urbain il y a 5 ans à peine et qui n'assurent plus que les gros trajets. L'heure est aux taxis privés importés en masse par une association de jeunes, et qui constituent à vue de nez près du quart des voitures en circulation dans la capitale.
Depuis la libéralisation des importations (baisse des droits de douane, suppression des monopoles publics), et les quelques réformes économiques initiées par l'ancien Premier ministre Choukri Ghanem en 2003, le nombre de commerces s'est multiplié à donner le tournis. Avec les taxis, ils constituent la nouvelle source de revenus des Libyens, qui compensent ainsi la faiblesse des salaires dans la fonction publique. Bloqués depuis plus de 25 ans (250 dinars pour un enseignant, soit 151 euros) ces derniers sont en cours de revalorisation.
Partout, les propriétaires de maisons cassent les murs pour faire comme le voisin. Partout des étages se rajoutent, profitant des prêts accordés depuis plus d'un an à taux bonifiés; le BTP est en plein boom. Sur un carrefour un peu éloigné du centre ville se construit le prochain hypermarché Mehari sur 6 étages, en lieu et place de l'un des 5 marchés publics de la capitale. Visibles de très loin, les grandes façades teintées en bleu ont remplacé les murs austères de l'ancien immeuble. Tout un symbole… A la grande époque de la Révolution du Colonel Kadhafi, ces marchés de produits subventionnés devaient remplacer définitivement le secteur privé, tickets de rationnement, pénuries, files d'attente et trafics en prime. "Le département achat était parfois confié à un bédouin sans éducation et on se retrouvait avec un choix de deux pantalons aux couleurs farfelues", se rappelle un commerçant.
Aux abords de l'avenue Gargaresh, à côté du magasin de fleurs qui s'est installé il y a un an, un autre centre commercial sur 3 étages vient d’ouvrir ses portes fin décembre : Babouabat Al Andalous, avec ses 237 espaces (vêtements en provenance d'Europe, montres Seiko, chaussures design, chocolats suédois, téléphones portables, etc), une galerie, une banque, deux cafétérias. Ailleurs dans la rue, s'alignent les cafés, les magasins d'électroménager, de chaînes hifi. Après des années de privation, tout est désormais disponible en Libye, des grandes marques aux produits chinois qui inondent le marché comme au Souk el Rachid "le plus grand marché de gros de toute l'Afrique du Nord", selon Ali, 30 ans : "L'Etat nous laisse enfin travailler et nous demande très peu de taxe." L'heure est à l'optimisme capitaliste et la promotion sociale a définitivement cessé de se faire par l'entrée dans les Comités révolutionnaires ou autres organes sécuritaires.
"Les magasins sont ouverts jusqu'à 1h du matin l'hivers et jusqu'à 3 heures l'été !", affirme Hassan, commerçant à Gargaresh. "Quand il fait bon, tout le monde, filles et garçons, se rend sur les nouvelles terrasses de café le soir au bord de la plage à quelques mètre de la route de Gargaresh. L'ambiance a changé en 6 mois ! Les filles aussi ont changé.. trop, je trouve…".
Des évolutions qui tranchent avec un certain conservatisme de la société et une séparation des sexes plus affirmée qu'ailleurs. Mais les Libyennes disposent de nombreux droits, notamment en matière de divorce. Elles travaillent, conduisent et sont plus nombreuses que les hommes dans les Universités et les administrations.
Alors que les mannequins des belles vitrines exposent leur chevelure abondante, les jeunes filles portent quasiment toutes le hijab, mais assorti à la minijupe qui coiffe le jean à la mode. "L'habit militaire dans les écoles a introduit le pantalon. Le passage du treillis au jean s'est fait tout naturellement en Libye", explique Hadia Gana, artiste francophone qui donne des cours de poterie à l'école des Beaux arts. "Les couples se mettent à faire des choses ensemble. Il y a 5 ans, c'était impensable de voir des femmes dans les cafés", poursuit Hadia. "Aujourd'hui on les voit garder des boutiques, une incongruité il y a un an à peine", affirme Karim, marocain et serveur.
Certaines jeunes femmes font leur jogging à l'hippodrome de Tripoli jusque tard dans la nuit. A Benghazi, les hommes ont baptisé de façon peu élégante El Bat ("les canards"), une route de 4 km sur laquelle des femmes bien portantes font leur marche quotidienne en fin de journée.
Depuis quelque temps, des abribus ont fait leur apparition ainsi que des parcs. "C'est à ce genre de détail que je vois que l'on s'occupe du paysage urbain et pour moi c'est encourageant", affirme Loay Burwais, jeune architecte qui a participé à l'organisation d'un festival d'art contemporain l'an dernier. Aujourd'hui il réalise un magasin Cartier entièrement en fer forgé, dans le quartier chic de Ben Achour. "Il faut que les Libyens se fassent confiance, soient créatifs, s'approprient l'avenir".
Les jeunes gens soignent leur apparence et essuient les sarcasmes de leurs aînés : "Regardez ces cheveux plein de gel", s'exclame un commerçant, "on dirait des femmes !". La population retrouve et apprécie le contact avec le monde extérieur, via les cafés internet ouverts 24h sur 24 à chaque coin de rue, le satellite, les voyages. Après des années d'interdiction, l’anglais est de retour depuis 2 ans dans les classes du secondaire. Deux centres culturels britannique et américain se sont ouverts l'an dernier, de gros bateaux de croisière font escale le long du littoral, tandis les entreprises étrangères s'installent pour saisir les juteux marchés d'infrastructures. Avec $ 34 milliards de recettes pétrolières prévues pour 2006 le pays a théoriquement les moyens financiers de son développement. "Le nouveau premier ministre Baghdadi, homme du système, est plus efficace que son prédécesseur car il pousse les banques à financer les projets d'infrastructure, l'acquisition d'équipements, etc.", estime un chef d'entreprise français.
"Mais les produits d'importations ont fait baisser le pouvoir d'achat général et créé de nouveaux besoins. Tout le monde doit maintenant travailler dans le privé. Résultat, la concurrence s'est durcie", se plaint un vendeur de luminaires à Benghazi. "La vie augmente de façon inimaginable ! ". De fait le système redistributif instauré par la Révolution montre des signes de fatigue. Les produits alimentaires subventionnés le sont de moins en moins. La médecine gratuite n'est pas à niveau et les Libyens qui en ont les moyens vont se soigner en Europe ou dans les cliniques offshore de Tunisie. Le problème de l'emploi des jeunes s'accentue.
"J'ai un diplôme en informatique mais pas de travail dans mon domaine. Mon taxi me rapporte 10 dinars par jour car je le loue à une compagnie privée. L'essence a augmenté et je vis encore chez mes parents", rapporte Ali, 30 ans. De leur côté, 400 000 fonctionnaires sur un million sont encouragés à démissionner et prendre des crédits garantis par le nouveau Fond économique et social pour le développement (doté de plusieurs milliards de dollars) pour monter leur propre business.
"La Libye c'est pour les étrangers qui viennent faire des affaires", entend-on de plus en plus fréquemment après les premiers commentaires enthousiastes. Mais pour les étrangers, l'arrivée récente d'une trentaine de nouveaux opérateurs pétroliers a poussé le prix des loyers de façon phénoménale. Tous les propriétaires veulent louer à des Américains", se plaint un expatrié maltais, qui cherche depuis 4 mois : "Aujourd'hui une maison coûte 4000 DL par mois, contre 2000 il y a deux ans ! Le loyer d'un 3 pièces classique est de 3500 DL !!"
Un jeune chauffeur de taxi proteste : il n'y a rien à faire ici à part travailler; on a la voiture, la musique et la consommation mais tout est cher. La moindre veste en jean me coûte 60 dinars!". Par soucis de voir l'ouverture du pays profiter aux nationaux, la législation évolue vers une libyanisation du personnel des compagnies étrangères, prônée par le ministre de l'Emploi Mohamed Maatoug, nouvelle bête noire des compagnies étrangères. "Les visas de travail pour les expats se raccourcissent" se plaint un chef d'entreprise.
Conscients de cette pression et de la rareté des compétences, les Libyens qualifiés font aujourd'hui jouer la concurrence pour revoir leurs salaires à la hausse ou se faire embaucher dans une compagnie pétrolière américaine. "Si l'analphabétisme a quasiment disparu du paysage, l'enseignement a besoin d'une réelle mise à niveau", témoigne un entrepreneur français.
Pour autant l'environnement politique n'a pas évolué; la référence demeure le Livre Vert, qui prône l'absence de partis et interdit toute association d'intérêts en dehors de ce cadre. La presse locale est l'une des plus fermées du monde arabe. "Mais le climat n'est pas crispé, les gens s'expriment assez ouvertement, si l'on évite certains sujets touchant au Colonel et à sa famille", nuance un diplomate : "on n'a pas non plus l'impression d'être surveillé; la sécurité est devenue très relaxe".
Optimiste mais sceptique, la population garde toutefois quelques vieux réflexes. "Nous Libyens, nous avons un torticolis permanent car nous regardons toujours autour de nous avant de parler", plaisante un entrepreneur de Benghazi. "Il y a quelques années nous n'aurions jamais parlé à deux devant vous !". En raison du cumul des postes, des réseaux d'influence informels, il est souvent difficile de savoir ce que fait exactement son interlocuteur. L'opacité des organigrammes officiels et officieux des entreprises et institutions publiques, incite à une discrétion, celle peut-être qui explique que les noms des ministres ne sont jamais mentionnés dans la presse ; "il est aussi de très mauvais goût de demander le nom de famille de quelqu'un qui ne vous l'a pas précisé de lui-même", avertit un jeune commerçant.
En attendant, le chiffre 37 qui orne la plupart des panneaux d'affichage de Tripoli, rappelle pour ceux qui l'auraient oublié que la Révolution du Colonel Kadhafi a 37 ans. En septembre prochain, ils seront mis à jour comme tous les ans. « Pour toi seul l’amour et la fidélité », peut-on lire à la sortie de l'aéroport, en légende d'un portrait du Guide. "Oui, le tableau du pays a bien changé mais c’est le même peintre qui tient le pinceau, il a mis un peu de couleurs, c'est tout", conclut en souriant un commerçant de la Medina de Tripoli.
Encadrés : Une « espionne » au Congrès populaire de base
Une fois par an, au moins, les compatriotes de Mouammar Kaddafi sont invités à se prononcer sur la politique du gouvernement et les problèmes de la vie quotidienne dans le cadre des Congrès populaires de base, ces organes consultatifs qui sont un peu le symbole de « démocratie directe » à la libyenne. Les réunions se tiennent chaque jour de 16 à 18 heures, une ou deux semaines durant.
Dans une école située derrière le Souk el-Rachid, à Tripoli, les responsables du quartier attendent leurs ouailles. Les femmes au rez-de-chaussée, les hommes au premier étage... Il est 16 h30 quand une femme ronde vêtue de noir s’assoit à la place de l’instituteur et entame la lecture à haute voix d’un rapport sur un projet de chemin de fer. Un quart d’heure plus tard, un journaliste fait son entrée et enregistre la séance. Assis à leurs tables d’écoliers, femmes et enfants écoutent studieusement, tandis que le journaliste regarde sa montre. « La discussion est ouverte », annonce l’oratrice. Deux mains se lèvent… Quelques brefs commentaires et l’on passe au vote, à main levée. Acquiescement général.
À l’étage, la séance a commencé plus tardivement. Les hommes, me dit-on, sont généralement moins assidus et ne remplissent qu’une seule salle. La plupart sont modestement vêtus. Ils ont l’air fatigués, usés. La moyenne d’âge doit avoisiner 60 ans. L’ordre du jour est des plus délicats : « 2 211 agents de l’État ont commis des actes illicites ; 1 727 d’entre eux ont conclu des contrats fictifs avec des sociétés, volé de l'argent, fait de fausses déclarations… » Des gens entrent, d’autres sortent. Imperturbable, le responsable de quartier poursuit : « Dans plusieurs universités, des employés ont menti au fisc… Des associations ont octroyé de faux permis pour récupérer du fer dans des usines d’État et le revendre au marché noir… »
Sous son kambous noir, le couvre-chef local, un vieil homme trépigne. Quand vient l’heure du débat, il explose : « Selon la loi n°10, les directeurs de sociétés publiques sont tenus de déclarer leur fortune et d’expliquer la manière dont ils l'ont acquise avant le 31 décembre 2006... » Son corps est malingre, mais sa voix ferme. Il enchaîne : « Le colonel Kaddafi a fait la Révolution pour le peuple, il en faut une autre pour punir les voleurs ! » Il brandit sa canne, tandis que son visage s’empourpre. Tonnerre d'applaudissements.
D’autres lui succèdent. « Nous avons des hôpitaux, dit l'un, mais leurs directeurs volent les équipements et les médicaments pour leurs cliniques privées ! Mon frère est allé se faire soigner en Tunisie : son médecin était libyen ! Il faut payer ces gens-là davantage pour qu’ils restent en Libye… »
Posément, le responsable reprend la parole. « L’État a octroyé des crédits aux jeunes et délivré des permis de construire : 40 000 logements sont prévus à Tripoli et Benghazi. » « On attend toujours ! l'interrompt quelqu'un. Beaucoup de gens construisent des maisons. D'où sortent-ils cet argent ? On veut savoir ! » Il est interrompu par la sonnerie de son portable. Le vieil homme du début enchaîne : « Le gouvernement vient d’accorder à l’Égypte une aide de 1 milliard, c’est le milliard du peuple ! » La discussion dure une demi-heure. Avant de partir, un homme interroge mon voisin en me regardant fixement : « C’est une espionne ? »
À l’extérieur, les commerçants du souk affectent l’indifférence. « Tout ça, c’est du bla-bla », tranche abruptement l’un d'eux. « Avant, on était obligés d'y aller et de donner son nom, ou alors, il fallait fournir une excellent excuse, se souvient Ali, 42 ans, marchand d’or dans la Médina. Aujourd’hui, c’est plus relax. De toute façon cela ne sert pas à grand chose de se déplacer : on parle, on parle et rien ne change, car tout est décidé en haut lieu. ». Ce qui n'empêche pas les prises de bec pour ceux qui font le déplacement N.G.
Encadré2 : Benghazi, frondeuse mais prospère
Le front de mer de la deuxième ville du pays, en Cyrénaïque, est bordé d’immeubles défraîchis datant de la colonisation italienne. Sur la plage comme sur la Corniche bordée de palmiers et de lampadaires, détritus et de gravats s’amoncellent. Benghazi « souffre d'un sentiment d’abandon et jalouse la capitale », affirme un diplomate européen. Moins nombreux qu'à Tripoli, les taxis y ressemblent généralement à des épaves ambulantes. Embarquer à bord de l’un d’eux revient parfois à défier l'Eternel.En 1998, c’est ici qu’a éclaté l’affaire des infirmières bulgares et du médecin palestinien injustement accusés d’avoir transmis le virus du sida à 426 enfants. Ici aussi que, quelques mois auparavant, un groupe islamiste armé avait tenté d’assassiner Mouammar Kaddafi. Ici encore que, l’an dernier, une manifestation de protestation contre le port par un ministre italien d'un Tee-shirt arborant des caricatures du Prophète a gravement dégénéré (incendie du consulat d’Italie, plusieurs dizaines de morts et de blessés). Pour tenter d’apaiser les tensions de nombreux cadres régionaux ont depuis bénéficié de promotions…
Traditionnellement hostile au pouvoir, la Cyrénaïque est le berceau de la confrérie sénoussie, pilier de la défunte monarchie (renversée en 1969 par Kaddafi). Voisine de l’Égypte, elle est séparée de Tripoli par un désert. C’est le fief des Frères musulmans - avec lesquels le pouvoir a entrepris récemment de négocier - et des groupes islamistes armés, aujourd’hui réduits au silence. « Dans ce pays, l’opposition vient toujours de Benghazi, confirme un haut fonctionnaire. Même la Révolution a commencé ici. Kaddafi a d’ailleurs suivi les cours de l’école militaire de la ville. Même le roi Idriss craignait ses habitants ! », rapporte un homme d'affaires.
L’essor du secteur privé y est sensible. Sur la belle rue Dubaï comme sur la rue Ishrin, plus populaire, cafés et commerces se multiplient. « Les gens de Benghazi sont riches, commente un commerçant tripolitain. Ils font leur business dans la capitale et vont en Europe. Ils sont plus téméraires que nous en affaires. Chez eux, les solidarités tribales sont plus fortes. » Les vols du matin à destination de Tripoli sont pleins à craquer de passagers en costume cravate accrochés à leur téléphone portable. Dans les rues de la ville, des panneaux publicitaires vantent sans complexe telle ou telle marque de shampoing, de gel douche ou d’appareil électroménager. Rien à voir avec la ferveur « révolutionnaire » qui continue de prévaloir sur les panneaux de la capitale ! N.G.
Folie de l'automobile en Jamahiriyah
L'Expansion, avril 2007
Depuis 3-4 ans, l'ambiance n'est plus la même dans les rues de Tripoli. La libéralisation des importations entamée en 2003 a entraîné la multiplication visible de nouveaux magasins le long des grandes avenues de la capitale libyenne, ouverts l'été jusqu'à 3h du matin. Mais la chaussée offre spectacle tout aussi saisissant : celui d'un parc automobile flambant neuf ! Depuis la fin de l'embargo, après des années de privation, les Libyens se ruent sur l'achat de berlines, essentiellement d'origine coréenne et japonaise mais aussi européenne, sans parler des copies chinoises aux sonorités insolites (Tayota, Isuzu, ...). Il n'est pas rare d'en voire 4 ou 5 par famille.
Résultat : à toute heure du jour et de la nuit, de la semaine ou du week-end, les routes de Tripoli sont engorgées, les voitures avancent au pas. La taille du parc national a largement dépassé les 500 000 véhicules mais certaines estimations osent le chiffre d'un million (pour 5,3 millions d'habitants), soit un taux de motorisation 3 fois plus élevé que la moyenne des pays arabes. Une véritable énigme sociale quand on sait qu'une voiture coûte entre 11 000 et 20 000 dinars (6500 à 11000 €) et que le revenu moyen dans la fonction publique tourne autour de 300 dinars...
« Les droits de douanes ont fondu fin 2005, je n'ai payé que 800 dinars de taxes pour ma Peugeot qui en valait 16 000 » triomphe Rachid, un commerçant de 35 ans. Mais ce n'est pas la seule explication. Outre les agents des grands constructeurs privés qui commercent aujourd'hui plus librement, il y a la concurrence d'un marché parallèle très actif. L'achat de véhicules est aussi indirectement subventionné par un jeu sur le taux de change. En outre, certains organismes publiques, syndicats ou associations importent des véhicules en masse et proposent depuis peu des facilités de crédits à taux zéro. L'inconvénient : « J'ai dû m'inscrire sur une liste d'attente et attendre presque 2 ans… Et à la fin je n'ai même pas eu le modèle que j'avais demandé ! » affirme Raja, une ingénieure de 32 ans. « Aujourd'hui, je viens de racheter la BMW d'un collègue expatrié. On dirait une voiture de ministre ! », s'exclame-t-elle, fièrement.
Les femmes sont les premières bénéficiaires de ce mouvement, vu la carence caracérisée des transports collectifs. Plus mobiles et autonomes elles se déplacent désormais volontiers le soir après le travail pour aller au café ou faire du shopping. L'automobile est surtout devenue une source de revenus pour les fonctionnaires qui s'improvisent chauffeurs de taxi privé. Ces véhicules noir et blanc constituent à vue de nez près du quart du parc roulant de Tripoli, remplaçant les vieilles Peugoet break où l'on s'entassait à 6. Conduire reste enfin le passe-temps favori d'une jeunesse qui s'ennuie : « Il n'y a rien à faire le soir, alors on s'amuse à dévaler les avenues à toute vitesse », affirme Ahmad, 25 ans.
Le contraste est donc frappant avec les vieux tacots qui sévissent encore à Benghazi, 2e ville du pays, un peu délaissée pour cause d'hostilité latente au régime. L'automobile a décidément encore de beau jours devant elle en Libye.
Nathalie Gillet
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La Libye régule ses flux migratoire et sa main d'oeuvre étrangère
Aternatives Internationales, mars 2007
Pour sortir de son isolement international à la fin des années 1990, le Colonel Kadhafi avait ouvert grand les portes de la Libye à l'Afrique, entraînant un afflux massif de subsahariens en quête d'un avenir meilleur. Ce temps est révolu. Le visa est désormais obligatoire pour tous les citoyens du monde sans exception, a annoncé le ministre libyen de l'Intérieur le 31 janvier dernier. Accusés de tous les maux par la population (sida, drogue, prostitution), les immigrés africains ne sont plus vraiment les bienvenus et les regroupements de travailleurs attendant l'employeur providentiel le long des grandes avenues ont fondu depuis les émeutes racistes de septembre 2000.
L'heure en Libye est à la régulation des flux migratoires et de la main d'oeuvre. Après avoir imposé le visa à l’ensemble des pays (y compris arabes), les autorités libyennes ont prié les entrepreprises en début d'année de déclarer l’ensemble de leurs employés étrangers dans les plus brefs délais. Les travailleurs clandestins avaient jusqu’au 31 mars pour plier bagages. La présence de ces derniers reste pourtant tolérée sur cet immense territoire qui avec 5,3 millions d'habitants peine à trouver des bras pour s’équiper. Cafés, restaurants, petits commerces fermeraient leurs portes sans les employés nord-africains qui font tourner la boutique pendant que le propriétaire occupe son poste de fonctionnaire. Les champs agricoles aux abords de Sebha ont besoin de leurs fellahs égyptiens, tandis que le BTP, en plein boom, fait appel à une main d'œuvre subsaharienne bon marché. Employés dans un secteur privé en pleine croissance, les immigrés touchent parfois des salaires plus élevés que les fonctionnaires libyens, mais le plus souvent de manière informelle.
On ne connaît pas le nombre précis d'étrangers en Libye. Evalué à près de 2,5 millions fin des années 90, il serait passé à 700 000 aujourd'hui pour un nombre de clandestins estimé à plus de 1,5 million. Mais les ambassades aussi font leurs calculs : celle du Soudan compte 90 000 enregistrés mais évalue le nombre de ses ressortissants à 400 000, celle du Tchad à 500 000 (immigration de longue durée liée aux conflits régionaux).
Pays d'accueil qui attirerait près de 80% des migrants subsahariens accédant au Maghreb par le désert, la Libye est rapidement devenue un pays de transit. Ses 1 770 km de côtes sont aujourd'hui le point de départ vers Malte ou Lampedusa, petite île italienne située à 300 km des côtes libyennes. Cette dernière aurait reçu en 2006 plus de 18 000 immigrés clandestins venus de Libye (près de 40% de Marocains, 20% d'Egyptiens, beaucoup de Tunisiens et d'Erythréens, quelques Ghanéens, Nigérians, Ethiopiens. « Nigériens et Tchadiens sont parmi les plus nombreux en Libye mais ils ne traversent pas la Méditerranée, affirme Laurence Hart, représentant de l'Organisation internationale de la migration (OMI) qui a ouvert un bureau de liaison le 25 avril 2006 à Tripoli. Les Nigériens constituent une immigration de travail saisonnier avec des aller-retours, comme les Egyptiens, estimés à près d'un million...
Mais aujourd'hui les autorités libyennes expulsent : 145 000 personnes entre 2003 et 2005, essentiellement vers le Niger, le Ghana et le Nigeria, plus de 50 000 en 2006. Les étrangers interpelés sans papiers sont envoyés dans des camps de rétention, dont le nombre exact demeure confidentiel. « Il y a 2 types de centres, précise M. Hart, les centres de rétentions et ceux qui accueillent les volontaires au retour qui déclarent leur nationalité. Ce retour est alors organisé et ils reçoivent un petit pécule de $ 100 ».
Dans un rapport de 135 pages publié en septembre dernier sur le traitement des migrants par la Libye, Human Rights Watch dénonce les arrestations arbitraires, des maltraitances physiques dans les camps, les renvois dans des pays à risques (Erythrée, Somalie). Non signataire de la Convention de Genève de 1951 relative au statut des réfugiés, la Libye ne prévoit pas en effet de procédure de demande d’asile politique, malgré la présence du HCR depuis 1991.
"L'Union européenne qui a certes exprimé des réserves par rapport aux camps n'a pas été découragée pour autant d'une collaboration", regrette la chercheuse Delphine Perrin. Alors que Tripoli traîne des pieds pour intégrer le processus de Barcelone, le contrôle des flux migratoires constitue en effet l’un des deux seuls dossiers de coopération avec ce pays, à côté de celui de la santé (indirectement lié aux infirmières bulgares). Une nouvelle carte de négociation libyenne qui aura permis en octobre 2004 de faire lever les sanctions européennes sur la vente d’armes, condition préalable à l'acquisition de radars et hélicoptères de surveillance.
« Nous ne pouvons ni construire ni financer des centres en dehors de l’Europe », a déclaré Franco Frattini, Commissaire européen au moment de la Conférence ministérielle euro-africaine sur l’immigration clandestine, organisée à Tripoli les 22-23 novembre. « Mais nous pouvons aider au rapatriement en finançant des vols communs ». Touchée directement, l'Italie a également développé une coopération bilatérale active mais controversée avec Tripoli, expulsant plusieurs miliers de migrants entre 2004 et 2005, dont des réfugiés politiques qui ont été renvoyés ensuite par la Libye. Une pratique à laquelle a mis fin l'actuel gouvernement Prodi.
Malte et l’Italie souhaitent l'organisation par l'UE de patrouilles dans les eaux méditerrannéennes avec les autorités libyennes, ce que refusent ces dernières. La Libye considère avoir elle-même un problème d’immigration et que la priorité est d’agir sur sa frontière sud (4 000 km). Tripoli réclame une aide logistique (hélicoptères, 4X4, équipements radar) et de renseignement pour dénicher les réseaux de passeurs et un appel d’offres a déjà été lancé par l'UE dans ce sens.
Mais si la Libye renforce sa politique de régulation des flux « elle ne le fait pas du tout pour faire plaisir à l’Europe », précise M. Hart. « Elle le fait pour lutter contre une immigration clandestine massive qu'elle considère désormais comme un danger ». Les 40 millions d'euros promis par l'UE pour des projets de co-développement lors de la Conférence de Tripoli, assortis de conditions, font d'ailleurs bien sourire les Libyens qui disposent d’un fonds de plus de 5 milliards pour investir sur le continent.
Nathalie Gillet