Maroc : Fiche pays 2008
Pas de gouvernement islamiste

Jeune Afrique, Hors-série Etat de l'Afrique 2008

La grande inconnue de l’année 2007 était les élections législatives du 7 septembre, qui devaient déboucher, craignait-on, sur une victoire, voire une participation gouvernementale islamiste. Ce ne fut pas le cas (cf. encadré). Le Parti de la justice et du développement s’est incliné devant le Parti historique de l’Istiqlal (indépendance). Mais la gifle la plus cinglante fut administrée aux socialistes de l’USFP. Arrivés premiers aux législatives de 2002, ils se retrouvent désormais à la cinquième place. La gauche, grande perdante du scrutin, ne domine plus aucune région dans le pays. Le vrai vainqueur de ce rendez-vous électoral a cependant été… l’abstentionnisme, chiffré à 63% ( !), et qu’il faut ajouter aux nombreux votes nuls.
C’est donc au patron de l’Istiqlal, Abbas El Fassi, personnalité peu charismatique du monde politique, que revint la charge de former un gouvernement… Mais devant sa difficulté à obtenir un consensus, c’est à partir d’une liste concoctée en haut lieu, qu’il a finalement constitué son équipe, avec une majorité composée de quatre partis : l'Istiqlal, le Rassemblement national des indépendants (RNI, centre droit), l'Union socialiste des forces populaires (USFP) et d'anciens communistes ralliés de longue date à la monarchie, le Parti du progrès et du socialisme (PPS). Parmi les nouveautés : un nombre accru de femmes, sept au total, mais confinées dans des postes traditionnellement considérés comme féminins (éducation, santé, jeunesse, culture, famille). Seule exception : Amina Benkhadra nommée ministre de l’Energie, des Mines, de l’Eau et de l’Environnement, qui a déjà fait ses preuves sous Hassan II. “Notre programme, c’est le discours du trône de Sa Majesté”, a déclaré récemment le nouveau Premier ministre… Dans les rangs de l’opposition, se retrouvent aux côtés du PJD, le parti travailliste, le PSU et pour la première fois le Mouvement populaire.
Si tremblement de terre il y eut ce fut davantage au sein des partis politiques. Trois dinosaures devenus impopulaires ont été plus ou moins poussés à la porte. Mohamed Elyazghi, 72 ans, patron de l’USFP, qui occupe actuellement un poste de ministre d’Etat… sans portefeuille a quitté provisoirement la tête de son parti. Comme successeur certains pressentent déjà l’ancien ministre des Finances, Fathalla Oualalou. Après l’échec électoral, Mahjoubi Aherdane, 94 ans, a rendu les clés du Mouvement populaire. Son exemple a été suivi Ahmed Osman, 77 ans, du RNI. Ces démissions suffiront-elles à régler les crises internes et faire un peu de place à une jeunesse confinée jusqu’ici au monde associatif ? Autre signe d’un changement d’époque : le décès en août de Driss Basri, inamovible ministre de l’Intérieur et bras droit de Hassan II durant les années de plomb. Il enterre avec lui tous les secrets d’Etat qu’il menaçait de révéler depuis son exil parisien.
L’un des défis pour l’année 2008 demeure celui de la sécurité et de l’endiguement des mouvements islamistes armés. Les services de renseignement travaillent à plein régime, appuyés par un maillage policier très efficace. Le 11 mars 2007, un kamikaze s’est fait exploser dans un cybercafé de Sidi Moumen à Casablanca. Le 10 avril, la police abattait dans la même ville un kamikaze qui s’apprêtait à faire de même. Il sera suivi de 6 autres, qui ne feront d’autres victimes qu’eux-mêmes et un officier de police
Sur un autre plan, l’année 2007 s’est également conclue par l’échec de la candidature de Tanger à l’Exposition Internationale 2012, au profit de la sud-coréenne Yeosu. Mais la dynamique engagée par la ville ne devrait pas retomber, les travaux d’infrastructures déjà budgétisés seront menés jusqu’au bout (port de plaisance, espaces verts, transports, etc.). Le nord du pays (essentiellement Tanger-Tétouan), connaît d’ailleurs un renouveau inégalé jusqu’ici. L’inauguration du complexe portuaire intégré TangerMed, en chantier depuis 2002, ajouté au lancement d’un TangerMed 2 avec un port conteneur encore plus important que le premier, y est pour quelque chose. Le projet modifie les équilibres du commerce maritime régional tout en s’appuyant sur de nouvelles zones franches. Et la demande est réelle, comme le confirme la décision en septembre de Renault-Nissan d’implanter près de TangerMed sa future plus grosse usine (300 hectares, 400 000 voitures par an). Cet investissement de plus d’un milliard d’euros fait ainsi de TangerMed un succès irréversible, puisque près de 200 sous-traitants auraient déjà manifesté leur intérêt. Le site figure désormais sur tous les écrans radar.
La future ligne de TGV Tanger-Casablanca puis Casa-Marrakech ajoute à cette stratégie globale en fluidifiant les transports. D’autant que les Marocains se déplacent désormais vers le nord pour y trouver des emplois, chose impensable il y a quelques années. La région Nord longtemps laissée à l’abandon et à la culture du cannabis trouve enfin de nouvelles perspectives. Mais déjà, les prix de l’immobilier flambent, comme ils flambent d’ailleurs sur l’ensemble du pays. Si les autorités marocaines refusent encore de la qualifier ainsi, c’est bien une bulle qui semble lentement se profiler. Les constructions se poursuivent sans répits à la grande joie des cimentiers et des banquiers qui font chauffer le crédit immobilier. Les laissés-pour-compte d’un mètre carré frôlant par moment les 4000 euros n’ont plus qu’à s’en remettre aux programmes de logements sociaux. Ironie du sort : la crise du logement reste entière au Maroc.
Avec la concrétisation des grands chantiers (autoroute Casa-Marrakech, première marina du Bouregreg, extension de l’aéroport de Casablanca, tramway Rabat-Salé), les raisons d’investir se multiplient. Alors que quelques années auparavant, les IDE se résumaient à quelques privatisations, leur niveau semble se renforcer, au moment-même où les privatisations se tarissent. Une forme de confiance s’installe parmi les opérateurs étrangers qui regardent d’un œil positif la réforme bancaire, le Plan Azur (véritable booster du tourisme), le Plan Emergence (industrie). La conjoncture demeure pourtant fragile et le rapport IDE/PIB reste encore loin de celui des dragons de l’Orient mais quelque chose bouge au Maroc, qui prend pour la première fois des allures de pays émergent.
Les lacunes n’en sont pas moins réelles. Des réformes essentielles peinent à voir le jour : celle de l’agriculture, par exemple, qu’il faut rendre plus productive, moins centrée sur la céréaliculture, plus indépendante de la pluie ; de la justice (formation des magistrats) ; du système foncier soumis à une superposition compliquée de régimes anciens. Reste aussi et surtout les secteurs sociaux, dans un pays qui connaît 45% d’analphabétisme. Autre point négatif : le creusement du déficit commercial. Les exportations ont beaucoup moins augmenté que les importations et pour la première fois depuis 7 ans, les transferts des émigrés marocains et le tourisme, qui traditionnellement rééquilibrent la balance courante, ne suffiront pas malgré leur bonne tenue, à combler le déficit courant. Plus de 7 millions de touristes, ont pourtant visité le Maroc en 2007, rapportant plus de 4,4 milliards d’euros. Quant à l’inflation (3,3% en 2006, 2,1% l’an dernier) les Marocains pourront compter en 2008 sur une politique de subvention.
Enfin, la mauvaise campagne agricole, notamment des céréales (1/4 de la récolte précédente) a lourdement pesé sur la croissance 2007, qui s’établit autour de 2%, contre près de 8% en 2006. Une évolution de taille cependant se dessine : alors qu’au Maroc, une mauvaise récolte se soldait systématiquement par de la récession, elle n’entraîne plus aujourd’hui qu’un tassement de croissance. La progressive diversification de l’économie marocaine porte ses fruits. Mais la saison des pluies a mal commencé cette année et deux ans de sécheresse de suite seraient difficiles à tenir.
Nathalie Gillet


ENCADRE :
Elections législatives législatives décevantes pour les islamistes

Les agitateurs du spectre islamistes auront été bien soulagés au lendemain des élections législatives du 7 septembre. Le « raz-de-marée » électoral des islamistes n’a pas eu lieu. Avec « seulement » 46 sièges (plus que les 42 précédents mais moins que les 80 visés), le Parti de la justice et du développement (PJD, islamo-conservateur) a cédé la place au parti de l’Istiqlal (52 sièges), victime du découpage électoral et du mode de scrutin. Premier en voix mais 2e en sièges avec zéro ministre au gouvernement d’Abbas El Fassi, le PJD crie à la fraude. Endormis pendant des mois par des sondages flatteurs, les islamistes ont largement sous-estimé l’influence des notables dans les campagnes. La multiplicité des groupes de la même mouvance a également handicapé le parti, qui ne devrait pas pouvoir se passer d’une introspection. L’élection de Mustapha Ramid, représentant l’aile dure du parti, à la tête du groupe parlementaire, annonce cependant une nouvelle ère : celle d’une opposition moins docile, plus dure.
Sur le plan local en revanche, certains résultats se rapprochent toutefois du raz-de-marée redouté. Le PJD a largement dominé dans quatre grandes villes : Casablanca notamment mais aussi Rabat, Salé et Tanger, soit un total de 23 sièges. Son absence du Sahara, du Rif et de la région de Marrakech, lui donne davantage une image de parti urbain. La stratégie du PJD dans l’opposition sera prioritairement axée sur le social.
NG

ENCADRE 2 Résultat des élections en nombre de sièges

PI : Parti de l'Istiqlal 52
PJD : Parti de la justice et du développement 46
MP : Mouvement populaire 41
RNI : Rassemblement national des indépendants 39
USFP : Union socialiste des forces populaires 38
UC : Union constitutionnelle 27
Autres 82