Fiche pays : Algérie 2008
Pays riche, peuple pauvre, institutions à la dérive
Jeune Afrique, Hors-série Etat de l'Afrique 2008, Février 2008
L’Algérie confirme d’année en année ce terrible paradoxe. Ses recettes en devises avoisinent les 60 milliards de dollars, sa dette externe et interne a été assainie et le matelas de réserves de changes frôle les 100 milliards de dollars. Et pourtant, malgré l’aisance financière, l’économie refuse de décoller. En 2007, la croissance réelle de l’Algérie a été estimée à 3,4%, contre 5% en 2004 et 2005, et 1,7 en 2006. C’est moins que les 5,2% prévus, bien moins aussi que dans les pays voisins : Tunisie, Egypte, voire Maroc quand il pleut. Ces pays ne disposent pas des mêmes richesses minières mais ont su diversifier leurs économies.
Où va donc l’argent de ce si pétrole si éphémère ? Au nom de l’assainissement des finances publiques, une forte austérité est imposée à la population. On thésaurise ! Le niveau de réserves de change en devient presque indécent. Où est-il investi, qu’attend l’Algérie pour créer un fonds souverain comme la plupart des pays pétroliers pour placer ses actifs sur les marchés internationaux et dans des entreprises.
Certes de vastes projets d’infrastructures ont été lancés : travaux publics, bâtiment - près de 35 000 Chinois y travaillent jour et nuit - hydraulique, transport, mégaprojet émirati destiné à réhabiliter la baie d’Alger. La capitale se transforme et de nouvelles enseignes apparaissent. Un pôle urbain moderne dénommé « Alger Médina » devrait offrir un centre commercial comprenant un supermarché Carrefour, une chaîne de grands magasins, des espaces de bureaux et un parking automobiles de plus de 4000 places. Mais le projet le plus attendu en 2008 est le métro d’Alger, qui avec le futur tramway permettrait, enfin, de donner un peu de souffle au trafic automobile. On l’annonce pour septembre prochain.
Dans le secteur bancaire et financier en cours de restructuration, publique à 90%, l’année 2008 devrait permettre la reprise de la privatisation du Crédit Populaire d’Algérie (CPA), interrompue faute de combattants. Sur les six banques internationales préqualifiées, l’une s’est retirée définitivement du processus (l’espagnole Santander), une autre a décidé de se retirer « momentanément » pour assumer ses pertes liées à la crises des subprime aux Etats-Unis (l’américaine Citibank), tandis que le Crédit agricole a demandé le report de la date limite de remise des offres. Résultat, l’opération a été gelée en attendant des jours meilleurs. L’Algérie ne manque pourtant pas d’attractivité si l’on en juge par le nombre de banques étrangères qui se sont installées ces deux dernières années.
Alors pourquoi cela ne marche-t-il pas ? L’économie reste suspendue aux cours du baril du pétrole et subit douloureusement sa dépendance alimentaire, face au renchérissement des cours des matières premières sur le marché international. A cela s’ajoute une baisse de la production d’hydrocarbures, amorcée en 2007 et qui se répercute sur le taux de croissance. Le pays, en outre oublie d’investir dans ses ressources humaines et les entreprises peinent a trouver du personne qualifie, alors que le taux de chômage parmi les jeunes est fortement élevé.
Il devient urgent de favoriser la constitution d’un vrai tissu industriel et de PME, de stimuler l’initiative individuelle. Même la Libye, tant raillée par ses voisins et qui est loin d’être un modèle de démocratie, a réussi ces derniers temps à susciter un vrai dynamisme qui a entraîné une forme d’optimisme et d’enthousiasme général. En Algérie, c’est la chape de plomb. Le foncier, le crédit, les règles de droits, le transport, l’accès basique à l’eau et l’électricité pose toujours problème.
En outre, puisque la croissance algérienne est aujourd’hui tirée par les investissements publics dans les infrastructures de base, qu’adviendra-t-il une fois ces projets réalisés ?
L’expression désormais consacrée pour qualifier l’Algérie est celle d’un pays riche au peuple pauvre, d’un pays en éternelle transition. Si l’économie algérienne est passée d’un fort taux d’endettement à une situation de forts excédents financiers, son comportement n’a pas beaucoup changé.
Les plans de relogement avancent (près de 500 000 logements construits depuis 2004 pour un objectif de un million d’ici 2009), mais trop lentement et le chômage perdure. Les Algériens voient s’éroder leur pouvoir d’achat tous les jours et les prix augmenter : pomme de terre, lait, semoule, huile de table. L’agriculture stagne : les agriculteurs ne possédant souvent pas leurs terres (collectivisées), ils ne peuvent emprunter pour investir. Comme dans les pays voisins, l’Etat n’a d’autre choix que de subventionner certains produits, notamment la semoule, via une enveloppe de 90 milliards de dinars. On parle également de bidonvilisation galopante dans tout le pays, estimée déjà officiellement à 8% de l’habitat. La nouvelle année pourrait donc bien être, comme en Egypte celle des mouvements sociaux ou des émeutes dites « de la mal-vie », qui déjà éclatent ici et là dans les villes algériennes.
La désillusion est générale à l’égard de la chose politique et des discours officiels souvent trop creux. Les Algériens n’en sont pas moins très avertis, au fait de l’actualité, observateurs lucides (mais impuissants) d’un système corrompu et sclérosé. Cette défiance se traduit par une forte abstention lors des rendez-vous. Seuls 35% des citoyens ont daigné se déplacer pour les législatives du 17 mai dernier, et encore un sur six a voté blanc… Les élections locales du 29 novembre ont connu un taux de participation officiel de 44% seulement. A l’Assemblée populaire nationale le Front de libération nationale a remporte 136 sièges (contre 199 précédemment), soit 30% du total. L’alliance présidentielle au pouvoir, composée du FLN, du Rassemblement national démocratique (RND), d’Ahmed Ouyahia et du Mouvement de la société pour la paix (MSP, ex-Hamas, islamiste) de Bouguerra Soltani, a perdu 35 sièges passant à 249 sièges. Aux élections municipales en 2007, le FLN a également perdu des sièges mais reste premier du classement (30%), suivi du RND. Le Front national algérien FNA, créé en 1999 par Moussa Touati, 55 ans, fils de chahid et ancien fonctionnaire de la sûreté, qui revendique 300 000 militants (cadres, fonctionnaires, petits commerçants), a créé la surprise, en se hissant à la troisième place (11,29% des sièges aux APC). « Clone » du FLN ? « Parti-écran » qui n’a jamais tenu de congrès et dont les voix servirait d’appoint dans un futur jeu d’alliances électorales ? Touati, qui avait soutenu en 2004 la candidature de Ali Benflis, s’en défend bec et ongle.
Sur le plan politique, en fait, l’année 2008 pourrait bien être une année pour rien. Le débat principal qui s’annonce est celui de la nécessité ou non d’un troisième mandat pour le président Abdelaziz Bouteflika. Le secrétaire général du FLN et également chef du gouvernement, Abdelaziz Belkhadem, mène une campagne tambour battant pour amender la Constitution, notamment l’article 74 qui limite la durée du mandat à cinq ans, renouvelable une seule fois.
Ce jeu périlleux qui déstabiliserait encore davantage le fragile équilibre institutionnel pour donner à un président malade et fatigué une rallonge de cinq années, en vaut-il vraiment la chandelle ? La polémique autour du troisième mandat fragilise en tout cas déjà la coalition présidentielle.
D’autant qu’une telle précampagne semble bien vaine comparée aux urgences sociales. La situation en Algérie n’est donc nullement reluisante. Si le pays s’ouvre quelque peu sur le plan économique le bled se referme sur le plan politique. A l’approche des élections, on pourrait même s’attendre à une mise au pas de la presse, voire à la création de titres de complaisance… Les Algériens attendent de l’Etat des réponses concrètes pour 2008 : revalorisation des salaires, assouplissement des conditions d’accès au logement, à l’emploi… et capacité à sécuriser physiquement ses citoyens.
Nathalie Gillet
ENCADRE
Terrorisme : Alger prend des allures de ville bunker
En plus des difficultés à vivre décemment, c’est un sentiment hélas bien familier qui reprend les Algériens au ventre la veille de tous les 11 du mois : la peur. L’insécurité qui n’était presque plus qu’un mauvais souvenir a pris récemment des formes nouvelles, avec les attentats kamikazes qui ont émaillé 2007. Le 11 avril, deux attaques à la voiture piégée ont visé le palais du gouvernement au cœur d’Alger et un commissariat (32 morts, plus de 200 blessés). Un attentat-suicide a ciblé le 11 juillet une caserne de l’armée à Lakhdaria. A Batna, un attentat a visé le cortège du président Abdelaziz Bouteflika ( !) le 6 septembre, et à Dellys, une caserne de garde-côtes a eu son explosion deux jours plus tard. Enfin, le 11 décembre dernier, c’est le siège du Conseil constitutionnel et celui des Nations unies à Alger qui ont été visés en plus d’un bus d’étudiants.
L’ex-GSPC qui s’en revendique s’est officiellement renommé Branche d’Al Qaïda au Maghreb islamique en janvier 2007. Il a étendu son action aux pays voisins et appelé ouvertement à viser les intérêts étrangers.
La défiance des Algériens à l’égard de leurs institutions est cependant telle que les rumeurs les plus folles circulent. Pour beaucoup, les attentats ne seraient même pas le fait des islamistes mais celui de chapelles militaires désireuses de discréditer la politique controversée de réconciliation nationale, imposée par Bouteflika et qui avait amnistié (et indemnisé !) sans garanties de nombreux assassins notoires…
La capitale est aujourd’hui sous haute surveillance, quadrillées par un déploiement massif de forces de l’ordre qui jalonnent les grands points d’accès au centre-ville. Le coup est dur pour un pays qui a eu tant de mal à faire évolué son image.
NG
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Fiche pays : Algérie 2005
Jeune Afrique, Hors série Etat de l'Afrique 2006, Décembre 2005
L'événement politique majeur de l'année 2005 en Algérie aura été la tenue du référendum sur le projet de "charte pour la paix et la réconciliation nationale", le 29 septembre. Destinée à mettre fin aux violences terroristes et à tourner définitivement la page de la guerre civile, ce texte propose l'extinction des poursuites à tous ceux qui mettent fin à leurs activités armées ou qui se sont rendus aux autorités depuis janvier 2000, année de la Concorde civile. En sont exclus ceux qui pendant les années de tueries ont été impliqués dans des "massacres collectifs, les viols et les attentats à l'explosif dans les lieux publics”.
Partant sans doute d'une bonne intention et d'un désir d'aller de l'avant, il n'est cependant pas certain que cette démarche permette à elle seule de clore un chapitre aussi douloureux dans l'histoire de l'Algérie. Avec près de 98 % de "oui" (hors Kabylie : 11 %), la charte a en effet été approuvée à la suite d'une gigantesque campagne publicitaire officielle… à sens unique. Le grand débat national sur cette question majeure n'a pas eu lieu car les voix dissidentes des associations de victimes du terrorisme, d'ONG, de partis d'opposition ou d'intellectuels d'opinions différentes ont été étouffées.
Les Algériens, en outre, ont eu à se prononcer sans avoir de réponses à quelques questions fondamentales. Comment vont se dérouler les procédures qui feront la distinction entre ceux qui ont massacré et ceux qui sont éligibles à la clémence ? Quelles instances en seront chargées ? Va-t-on examiner tous les cas ? Et quid des assassinats individuels (donc non collectifs), commis par tel voisin ou par le fils d'untel, dans des villages où tout le monde se connaît ? Seront-ils ignorés ? Les mesures d'applications que prendra le Président Bouteflika cette année, selon la charte, devront apporter des éléments de réponse à ces questions.
"Beaucoup d'Algériens en réalité n'étaient pas prêts à se prononcer à ce moment-là et se sentent floués", explique un opérateur franco-algérien résidant à Alger. "Ils vivent le processus parfois de façon aigrie parce que les anciens "maquisards" retournés dans leurs villages ne montrent pas toujours de signes de repentance ou ont souvent un sentiment d'impunité", poursuit-il. En bref, on voudrait tourner une page avant-même de l'avoir lue et assimilée. Enfin, les autorités algériennes ne semblent pas non plus disposées à faire leur mea culpa sur la période concernée.
Abdelaziz Bouteflika n'en dispose pas moins d'une réelle popularité et son chaleureux accueil par la population de 31 décembre, après une longue convalescence à Paris en a été un témoignage. Le 26 novembre 2005, il était évacué d'urgence vers un hôpital parisien, où selon ses médecins il devait être opéré d'un ulcère à l'estomac. Ulcère ou cancer, le long silence qui a accompagné cette convalescence n'aura rien fait pour calmer les spéculations. La question de sa continuité au pouvoir est dans tous les esprit pour 2006.
Sur le plan international, cette année devait être celle du Traité d'amitié avec la France. S'il n'en a rien été en 2005, c'est à la loi française du 23 février qu'il faut en faire le premier reproche et aux tensions qu'elle a générées en enjoignant les professeurs d'histoire en France à enseigner le “rôle positif” de la colonisation. La réécriture ou la révision de cette loi devrait relancer le processus en 2006.
Sur le plan économique, le bilan de l'année 2005 a en revanche été clairement enthousiasmant, non seulement parce que la flambée du brut donne aujourd'hui à l'Algérie une aisance financière inédite dans son histoire, mais aussi parce que le gouvernement s'est engagé dans de grands projets d'infrastructure et a lancé des réformes importantes, dont il faudra suivre l'aboutissement effectif. Un vent d'optimisme souffle à nouveau, malgré (ou grâce…) la dépendance du pays à l'égard des hydrocarbures, qui représentant près de 98 % des exportations algériennes.
La compagnie nationale Sonatrach, de loin première entreprise du continent africain, a engrangé 39 milliards de dollars en 2005, soit 10 milliards de plus que l'année précédente. L'excédent de la balance commercial a atteint 22,6 milliards en 2005. La dette externe est passée en dessous des 20 milliards de dollars contre plus de 33 milliards il y a 10 ans. Les réserves de change à fin 2005 s'établissent à 56 milliards, niveau jamais été atteint depuis l’indépendance, soit plus de deux ans d’importations !
Aujourd'hui, la croissance dépasse les 5 %. Même le chômage, traditionnelle plaie en Algérie connaît, si l'on en croit les statistiques officielles, une baisse phénoménale : 15,2 % en 2005, contre 30 % en 1999 ! Il continue cependant de toucher durement les moins de 30 ans mais dans le contexte des projets de développement et de construction, les entreprise se remettent à recruter.
Le défi sera de transformer cette nouvelle richesse en croissance durable, pour permettre à l'ensemble des Algériens d'en profiter, ce uni pour le moment est loin d'être le cas. Selon le PNUD, près de 12 millions d'entre eux (sur une population de 32 millions d'habitants !) vivent avec moins de 2 dollars par jour.
Le plan quinquennal de soutien à la relance économique (PSRE) prévoit un investissement de près de 60 milliards de dollars pour 2005-09. Des projets de barrages, de stations de dessalement, s'ajoutent ainsi à la relance de chantiers en souffrance, comme le métro d'Alger (en cours de finalisation), les chemins de fer, le nouvel aéroport d'Alger. Le projet de construction de un million de logements d’ici à 2009 sera certes impossible a réaliser dans les délais mais de nouvelles habitations n'en sont pas moins construites, notamment par des entreprises chinoises (main d'œuvre comprise…).
A côté de cette embellie, des décisions importantes ont été prises l'an passé pour moderniser l'économie, voire initier un début de transparence. Le capital social minimum exigé pour les sociétés d'importation et les banques a été relevé. La réforme bancaire a été relancée (cf. encadré). Le marché algérien s'est ouvert à la grande distribution, ce qui devrait révolutionner les vitrines de ce pays des supérettes et d'épiceries, ainsi que les modes de consommation. Après la chaîne du groupe algérien Blanky, c'est au tour de la chaîne française Carrefour d'avoir inauguré en janvier 06 son premier magasin en Algérie. De son côté, Cetelem, filiale de la banque française BNP Paribas, prévoit d'investir en masse le créneau du crédit à la consommation dans le pays.